ZUP n°1 - Marseille   1981-1983

Ces photographies ont été réalisées à Marseille dans les quartiers Nord, entre 1981 et 1983. Le titre donné à ce corpus photographique «ZUP n°1»1, correspond à la politique urbaine qui avait conduit, à partir du milieu des années soixante, à la construction des cités du Grand Saint Barthélémy2 dont celles de Picon, La Busserine, Saint Barthélémy III et Font-Vert.

Dans la continuité de mes deux travaux précédents3, j'ai choisi délibérément de ne pas photographier les habitants: je me concentrais sur l'environnement urbain immédiat et je cherchais en quoi cet environnement pouvait être révélateur des relations sociales qui s’y nouaient4. Il s’agissait d’éprouver un outil d’observation dont l’utilisation nécessitait l’expression d’un point de vue en accord avec ce projet documentaire. Une approche radicale et systématique : décadrer l'habitant, c’est le remettre à sa place en tant qu’acteur de ce qui est représenté et non plus en tant qu'objet de représentation.

Pour cela, j'ai parcouru ces cités plutôt au lever du jour, sous des lumières souvent grisâtres, effectuant des relevés, des prélèvements, notant des cheminements, interrogeant les lieux et la manière dont ils étaient habités. Les prises de vue ont été réalisées sur le mode de la prise de notes, de la saisie rapide, de la fluidité du regard plus attentif à l’enchaînement de ses impressions qu’à la fabrication d’une image synthétique. Les cadrages ont été le résultat de cette liberté du mouvement guidé par un projet sociologique. Ils se sont ensuite progressivement accordés avec le plan vertical des façades, influencé, sans doute, par la réalisation de la série des 68 portes5 qui a invité mon regard à se déplacer sur des rythmes graphiquement plus prononcés.

Un boîtier petit format, chargé d’une pellicule rapide6, a servi d'outil à cette mobilité. J'ai donné à voir les lieux dans le mouvement de leur découverte, en étant sensible à l’organisation des détails. Chacun des éléments, du bâti jusqu'aux traces de passages, possède une importance relative aux autres.

Travailler sur des séries est une manière de déborder l'aspect anecdotique de la prise de vue, en évitant de recourir à une composition trop arbitraire et bavarde. Le cadrage implique un "point de vue" physique et narratif. Cadrer au plus proche des liens entre les choses maintient la cohérence du projet et consolide le sentiment d'unité de l'espace et du temps du parcours. Mais cette unité reste toujours une construction.

Le terrain de jeu désert, le panneau indicateur rouillé de coups, l'escalier offert aux assises de petits groupes, les balcons présentoirs de l'intimité domestique, la porte bloquée par une bouteille plastique... tous ces dérangés ordinaires accueillent la visibilité du lieu pour peu que l'on sache s'y attarder. L’attention portée sur ces petites choses révèle un monde en mouvement dont l’inconstance défie la rigueur du bâti et la régulation des flux, en infiltrant leur porosité.

 

Fabrice NEY

août 2019

1 Zone à Urbaniser en Priorité

2 Pour le contexte historique consulter: Virginie Baby-Collin et Stéphane Mourlane «Histoire et mémoire du Grand Saint Barthélémy à Marseille, entre immigration, politique de la ville et engagement associatif» Diasporas, histoire et société, 2011, pp 26-41.

3 Ce travail clôt l’ensemble initialement constitué sur Fos-sur-Mer en 1978-79 et La Seyne-sur-Mer en 1980-83.

4 J'étais à l'époque doctorant à l'EHESS en sociologie et économie.

5 Présentée en fin d'ouvrage, page 53 et s.

6 Nikon FE2, Pellicule N&B 400 AZA, Objectifs : 35 mm. et 50 mm.