ZUP n°1 - Marseille   1981-1983

Réalisé  entre 1981 et 1983, ce projet photographique est dans la continuité des questions amorcées à Fos-sur-Mer en 1978-1979 et à la Seyne-sur-Mer en 1980-1981.

 

Il s’agissait, ici encore, de s’interroger sur l’utilisation de la photographie dans l’approche d’une réalité sociale à travers l’environnement urbain visible immédiat.

 

Cette question était complexe et elle supposait de croiser plusieurs angles d’approches dont les outils critiques et théoriques faisaient parfois défaut à l’époque. Cependant, le numéro 1 des Cahiers de la photographie sort début 1981 et j'assiste au colloque à la Sorbonne en 1982 et au suivant en 1985.

 

Toujours est-il qu’un ensemble d’images fut réalisé dans un contexte social particulier: les années et les évènements qui ont suivi la mort de Lahouari ben Mohamed, âgé de 17 ans, lors d’un contrôle de police le 18 octobre 1980.

 

Ces images sont-elles un reflet «objectif» de l’environnement urbain de l’époque? En tout cas, elles objectivent mon point de vue. Le point de vue de quelqu’un qui est allé voir non par curiosité déplacée, mais de celui qui dispose d’un outil qu’il aurait voulu être de compréhension. 

 

Le choix de l’absence de personnages (ou presque) est délibéré et confirme le projet que j'ai élaboré durant mes deux travaux précédents. Certes, ce choix peut conférer aux images de ces lieux une charge de déshumanisation. Elles sont au contraire pleines d’une vie qui s’exprime de manière forte. Chaque image, aujourd’hui 30 ans plus tard, me semble emplie des impacts résonnants de voix, de chuchotements, de cris, de rires, de pleurs et de tout ce que l’être humain peut émettre de sons pour exprimer avec force ses sentiments. 

 

Contrairement aux pratiques courantes, je laissais à d’autres le soin de rencontrer les gens, de leur parler, de les photographier. Je parcourais souvent ces cités tôt le matin, sous des lumières grisâtres, effectuant des relevés, des prélèvements, notant des cheminements, m’interrogeant sur les lieux et la manière dont ils étaient habités. Les prises de vue ont été réalisées plutôt sur le mode de la prise de note, de la saisie rapide, de la fluidité du regard du marcheur plus attentif à l’enchaînement de ses impressions qu’aux détails de ses stations possibles. La qualité technique de ces images est marquée par ces choix de parcourir tôt l’espace en photographiant dans le mouvement la découverte des lieux. 

 

Ce faisant, j’ai inévitablement croisé et rencontré des habitants, et, parfois, en réponse à leurs questions pressantes, tenté de leur expliquer ce que je faisais, les laissant désappointés par mon refus de les photographier. Une approche radicale qui décale le point de vue de manière systématique: décadrer le sujet, c’était pour moi, ici, le remettre à sa place comme acteur de ce qui est représenté et non plus comme objet de représentation. 

 

 

Une étude systématique de 68 portes de HLM a servi de matériau à une analyse informatisée en 1983 à l'EHESS à Marseille avec le logiciel EURISTA.

J'avais proposé dans le cadre de la réhabilitation des lieux d'effectuer un suivi photographique avec les habitants. Cette proposition n'a pu se mettre en place. Elle  consistait en des jeux d'images des lieux avec lesquels les habitants auraient pu jouer en les classant, en proposant des récits et des parcours, réels et imaginaires. Le recueil de ces récits et parcours auraient pu constituer un matériau brut, révélateur de l'imaginaire des lieux...

Une autre proposition qui n'a pas non plus été retenue dans le cadre d'une réhabilitation d'une cité dans le Var: il s'agissait de répondre à la question, posée en forme de défi par les responsables du projet,  de savoir quelles portes seraient les plus exposées aux dégradations après travaux. Cette question était pour moi intéressante: je ne pouvais considérer les traces que je relevais comme dégradation, mais comme adaptation des lieux à l'expression de quelque chose d'autres, ce qui me permettait de proposer un dispositif témoin, de coller sur les portes l'image réduite des portes et de suivre leur évolution en les photographiant. Je m'inspirerais de ce dispositif pour Origine, avec SITe, 15 ans plus tard.

 

 

Fabrice NEY

Avril 2015