Un regard… sans personne*

 

 

Photographier nous invite à porter un regard licencieux et décalé sur l’essentiel du monde. Ce faisant, tout encadre cette activité pour, au contraire, la borner au convenable.

 

L'acte photographique n'évolue-t-il pas dans le souci de cette tension?

 

Mais il est bien plus, peut-être. Car, nécessairement, la question se pose de cette étrange conscience de voir.

Notre regard n’a de cesse d’exciter la certitude de notre existence. Mais au creux de cette certitude repose un point aveugle qui se dérobe.

 

Le photographe ne doit-il pas se perdre dans l'acte d’affleurement de cette expérience étrange et commune d’être au monde?

 

Et, de cette expérience partagée, disparaître de la surface de l’image pour laisser la place à l'insistance d'un regard - sans personne*.

 

 

 

Ainsi, considérons l’auteur : une fiction spectacularisée de soi.

 

Cette fiction est inscrite partout: en titre, signature, copyright et chronologie.

Un nom, le mien… une histoire… la mienne peut-être, celles d’autres aussi, sûrement.

L’essentiel des images présentées furent réalisées entre 1977 et 1998.

Quelques extraits de travaux récents ou en cours sont aussi rassemblés.

 

L’ordre chronologique a prévalu pour la présentation, mais le visiteur peut parcourir les lieux selon son bon plaisir. Son parcours sera le nôtre. Dès la première page - il en fallait une - tout est accessible. Ou d'ici.

 

Quelques textes, écrits à des dates différentes. Certains récents, d’autres contemporains des travaux présentés.

 

Considérons le paysage. Il est un objet multiple: ludique, poétique, esthétique, économique, politique, touristique... le lecteur complétera en fonction des intérêts qu'il y a engagé. Le ressassement de cette question m’ennuie parfois. Dès mes premières images, le paysage était décadré. L'enjeu de ce dernier, me semblait être celui des luttes et des conflits, y compris les plus humbles, qui s'y révèlaient, jusque dans les tentatives de leur effacement. Mais il s'agissait sans doute d'autres choses que de paysages. L'élégance du terme "paysage" est qu'il convient à tous, et permet parfois de masquer l'essentiel. Un paysage - peau d'âne pour certains et cache misère pour d'autres.

 

Une photographie de paysage était pour moi un objet curieux, car le résultat d'une double mise en abîme: il nécessitait non seulement, en tant que photographie, la préexistence d'un espace "réel" dont il était censé être une représentation, mais, en tant qu'image, il était aussi marqué de la double nature du paysage, comme espace dans lequel sont reconnus des principes d'organisation picturale, eux-mêmes désignés sous le terme de  paysage. Ainsi, une photographie de paysage devait-elle être analysée comme une représentation de représentations.

 

A partir de ce sentiment, deux postures étaient possibles.

Ou bien amorcer une exploration photographique méthodique du paysage en transgressant ses règles: s'attarder sur ses marges, ses bordures, les limites intérieures et extérieures du cadre et de sa surface. Mais nous restions encore sur la problématique du paysage.

Ou bien plonger le regard en apnée sur les détails du monde qui s'offrait à lui. Etudiant la répétition de ses composants et la multiplication des points de fuite. Le paysage, réduit à un cas de figure, simple point d'accommodation possible du regard. Ce fut cette posture que j'adoptai. Je ne crois pas vraiment que je la choisis, elle correspondait, au départ, à ma vision et à mes propres questionnements sur l'espace urbain.

 

L’"image des lieux et du territoire" désigne de manière plus adaptée le champ de mes recherches. Elle oriente des modalités de déplacement du regard. Elle annexe, sans plus, la question du paysage, en travaillant, en amont, sur ses constituants, en éprouvant la ludicité de son objet.

Cette approche orientée vers la reconnaissance des lieux et du territoire, a déplacé méthodiquement le regard de ce qui était a priori donné à voir. En effet, ce n'était jamais vraiment là que se passait l'essentiel.

Ce déplacement a pénétré aussi des lieux d’exposition (les installations), ainsi que directement l’espace urbain (les interventions).

 

Durant une vingtaine d'années, de 1978 à 1998, diverses modalités de déplacement du regard furent systématiquement expérimentées, explorées, questionnées.

Cette posture est ici revendiquée, car structurante de l'oeuvre présentée.

 

Des thèmes récurrents s’entrecroisent et se chevauchent: au visiteur, le loisir de s’y perdre.

 

 

Fabrice NEY

mai 2015

* Jean Tardieu, me pardonnerait, sans doute, cette paraphrase maladroite.