Le Cap Sicié - Terre d'inquiétude      1984

Quelques remarques concernant les assemblages d'images. Ils sont issus directement de deux pratiques que j'avais très rapidement instituées: d'une part, un travail sur des séries et éventuellement des séquences, dès 1978 (voir les travaux précédents) complété par l'approche systématique de La Seyne, ainsi que celle sur les portes de la ZUP n°1, l'année précédente; d'autre part, un travail de présentation,  je confectionnais un cahier A4  pour chaque projet, collant par assemblage des petits tirages au format 8x12 cm. Cela non seulement me permettait de disposer d'une présentation relativement stable et manipulable de mon travail, mais, inspiré de l'album de famille, il en était une des formes finalisées. Cette présentation correspondait aussi à la lecture que je voulais que l'on fasse de mon projet: je privilégiais le corpus qui s'articulait en séries cohérentes quant au lieu de prise de vue et au point de vue adopté.

 

Je me posais aussi des questions relatives à une possible narration en photographie. J'étudiais les romans-photos populaires, et maintenais mon attention sur les mises en page des magazines. Tout cela fonctionnait grâce à un élément non photographique, le texte. Je m'intéressais alors aux travaux de Victor Burgin, à ceux de Duane Michals... Mon intérêt pour les jeux de mise en tension possible d'un texte avec des séries d'images m'a amené à réaliser mes premiers assemblages assortis de textes, aujourd'hui disparus.

 

Parallèlement, je poursuivais une réflexion théorique sur le cadre photographique, l'absence du hors-cadre ouvrant la voie à des articulations graphiques entre les images. Mais bien plus, la représentation de l'espace qui en résultait me rapprochait du sentiment que j'éprouvais en parcourant les lieux. La restitution de leur perception ne pouvait se satisfaire d'un point de vue fixe, unique. Cette perception s'enrichissait aussi à chaque pas de la mémoire du parcours effectué... J'explorerais plus avant ce procédé dans le travail suivant.

 

L'extrait du texte présenté ici a été écrit  en 1984 pendant l'exposition à la mairie de la Seyne-sur-Mer. Cette exposition était collective, réunissant un autre photographe et un dessinateur. J'y exposais dans un structure en labyrinthe, à l'entrée de laquelle était présenté le travail systématique sur le centre ville que j'avais réalisé un an plus tôt. Il prenait ainsi un relief particulier, car les rues photographiées systématiquement dans leur axe, donnaient le sentiment d'une ville labyrinthique.

 

Le thème caché (à peine) était la fermeture envisagée des chantiers navals de La Seyne-sur-Mer. Ainsi le mythe de Chtulu, proposé par le responsable de l'exposition, était une métaphore de cette situation. Car ce qui était en jeu réellement était la menace de l'extinction non seulement d'une industrie, mais d'un mode de vie et d'un imaginaire collectif. Il y avait là une forme d'intervention photographique sur un territoire en tension avec les lieux.

 

L'extrait suivant m'a paru intéressant, il traduit mes interrogations de l'époque sur l'acte photographique. A ce titre il présente un intérêt documentaire.

 

Fabrice NEY

Avril 2015

 

 

 

 

Ce travail sur le Cap Sicié fait partie d’une recherche pratique et théorique sur l’acte photographique. Cette recherche consiste à s’interroger sur les ouvertures qu’offrent les juxtapositions d’images à l’expression photographique.

 

La spécificité de l’acte photographique étant de ne pouvoir faire l’économie d’un objet réel préexistant à lui, la définition d’un projet photographique nécessite la définition préalable de projets partiels territorialisés. Ici la définition de l'assemblage d'images comme acte réflexif sur l’acte photographique s’articule sur sa définition comme acte de reconnaissance du territoire.

 

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Le Cap Sicié : un territoire domestique

 

Ce qui étonne au Cap Sicié, c’est d’abord moins sa dimension fantastique que son urbanité, ou plutôt son ambivalence : à la fois sauvage et domestique, territoire de détente du citadin, mais qui, parfois, sait aussi réveiller les vieilles craintes. Il y a dans cet espace une certaine grandiloquence. Territoire occupé, approprié, soumis bien sûr, mais en même temps résistant. Si cette résistance est évidente lorsque nous nous heurtons à la falaise, à la difficulté d’accéder à certains recoins, elle se manifeste surtout dans l’étroitesse de ce territoire pris entre ville et mer. Cela n’est pas qu’une simple remarque géographique qui pourrait tenir lieu de métaphore sur la nature et son envahissement, mais implique un ensemble de comportements de la part de ses utilisateurs : cette étroitesse occasionne des conflits entre chasseurs, joggers, baigneurs, promeneurs etc… Ceci peut se lire dans les empreintes, traces et marques : les inscriptions peintes, les écriteaux règlementaires, les oratoires, les aires de jeux, d’exercices physiques, de pique-nique…

 

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Ce faisant, reste entier, monstrueusement entier, le mystère d’une nature différente et intouchable car protégée par sa violation même.

Ainsi il en est de la nature comme d’un vide là où précisément elle devrait signifier sa raison d’être.

 

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Le Cap Sicié : un territoire fantastique.

 

Si le photographe a peu de prise sur le fantastique en tant que genre pictural, il peut par contre entretenir des rapports étroits avec l’imaginaire et le merveilleux. En jouant avec les lumières, en opérant des découpes dans les paysages qu’il parcourt, en s’approchant des choses, en désignant et isolant des détails, en cherchant les meilleurs points de vue et les meilleures distances, il propose par accumulation d’images une évocation des lieux ; il dirige l’attention du spectateur vers une représentation imaginaire du territoire, en exploitant les qualités visuelles des choses, formes propres, éclairage, position dans l’environnement – qualités visuelles qui a priori sont les seules réalités qu’il connaisse de ces choses.

 

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Fabrice NEY - 1984